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Sens. | Lachrymose.
(Dim 1 Juin - 17:17)
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Toujours pas.
Il n’espérait plus vraiment, en dix ans la foi s'étiole et lui n'avait plus de foi à revendre. Il voulait en être sûr, voilà tout. Il voulait être certain que les choses ne changeraient pas et, en effet, elles n'avaient pas changé en dix ans de jeu bancal. Il était une minorité parmi les exceptions, le mouton noir des moutons noirs. Et il était perdu dans un près trop vert, sous un soleil froid. Elle lui manquait. Elle lui manquait comme rien ne lui avait jamais manqué, et l'enfant abandonné aurait fait pâle figure, il le savait, mais à choisir entre la chair pourrie de sa chair et ses racines noueuses, profondes, il préférait encore creuser. Creuser pour trouver, pas pour enterrer. Tout était fade, et il ne pouvait plus rien y faire. Il allait consacrer sa vie à rendre sa beauté à la ruine de son cœur, puis il était mort. Et il était ici.
Jamais suffisant. Et le bois de l'étagère qu'il était en train de brûler devint noir. Comme ses yeux.

Il la lâcha. Son front se retira des ouvrages rangés pour ne pas les abîmer, il avait encore ce respect-là, et les paupières tombèrent. Usées. Il était usé de tout cela. Il était usé de chercher quelque chose qui lui était à présent ravi à jamais. La mort avait cela pour elle qu'elle ne permettait plus l'espoir, pensait-il en vain, puisque du fond du cœur il se sentait vivant. Fade mais vivant. Désespérément vivant, et capable d'espoir. Cruelle. Cruelle, c'était tout ce qu'il pouvait affirmer. Il n'avait pas assez de dix ans pour comprendre à quel point les sœurs qu'étaient Vie et Mort étaient cruelles. Et il sentit sa gorge asséchée, sa peau se craqueler doucement. Les mains raides et la tête lourde. Besoin d'eau.
Il traversa le rayon comme un fantôme. Le visage fermé et le teint brun, presque charbonneux. Pas même cendré. Les nerfs optiques sous l'emprise des mirages qu'il ne devait qu'à lui-seul, l'encéphale sur le point d'exploser, et un calme olympien. La main dans sa nuque lui intima que celle-ci était brûlée. Sentait la chair à vif plus que la peau morte, et la même sensation s'enquit de son flanc. À trop gronder on finit par se laisser ronger de l'intérieur. Mais ici, à part des livres écrits dans une langue qu'il ne comprenait pas, des hiéroglyphes qu'il ne savait pas lire, il n'y avait rien sur quoi épancher sa haine.

Ou peut-être quelqu'un.
Lui, là.
Il ne comprenait pas vraiment l'arabe maghrébin, mais il en savait suffisamment à son sujet pour savoir de quoi il était question. Immobile, le temps de s'en assurer. C'était bien ça, et c'était bien lui. C'était surtout bien lui. L'autre voisin. Entre l'animal et le vicieux, il n'avait que l'embarras du choix. Mais au moins le vicieux était vicieux en silence.
... Joha. Jha. Nasreddin Hodja. Nasreddin.
Et beaucoup de souvenirs en tête.
Il savait que s'il tirait la chaise vers lui, celle-ci finirait en cendres. S'il le touchait, pauvre être de viande, il souffrirait. S'il cherchait à établir le contact, il serait désagréable. Pour tout le monde et même pour lui. Mais cet imbécile tenait le livre n'importe comment et faisait n'importe quoi avec. Et cela l'irritait au-delà du possible. C'était ainsi. Quelques mètres à franchir pour se retrouver dans son dos. Se pencher au-dessus de son épaule et nourrir son parfum de son souffle ardent. Comme la parole du prédateur à sa proie, trop proche de l'oreille. Presque assez pour y mettre le feu.

- Tu le tiens dans le mauvais sens.

C'est encore ce qu'il y avait de mieux à dire.
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Sens. | Lachrymose.
(Lun 2 Juin - 21:28)
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Il ne lisait pas de livres; il lisait en eux.

Les paupières mi-closes, le visage dans la paume d'une main, il rêvassait. L'odeur de vieux roman suffisait à le combler. De son pouce, il caressa le papier flavescent. Son regard était posé sur les mots qui couraient sur la page, sans pour autant les comprendre. Il les admirait, scrutait leurs courbes si parfaites. Il huma l'air. Du livre s'émanait une odeur de vieux papier, de bois brûlé. Une nuée de poussière s'en échappait, imitant sans doute les silhouettes de deux chevaux effervescents. Il se cabraient, battaient des sabots, sillonnaient le papier. Puis ils moururent dans un nuage de fumée. Léger tremblement nerveux. Il était ridicule. Sûrement le seul dans cette bibliothèque à s'imaginer de telles choses.
Il se souvint de tous ces livres qu'il possédait avant. Enfin, de son vivant. Ils étaient innombrables, et pourtant, il  en avait mémorisé les noms. Tous étaient encrés dans ses souvenirs. Et lui n'attendait qu'une chose; les revoir, les effleurer, sentir cette effluve qu'il n'oubliera jamais. Impossible. Son regard demeurait incertain, oscillant presque entre rage et répulsion. Il était mort. Son cadavre jonchait peut être encore le parquet poussiéreux. Peut être qu'on ne l'avait juste pas retrouvé. Ou son corps sans vie s'était-il évaporé dans une valse de papillons azurs ? Peu importe, il ne manquait à personne.

Soudain, une chaleur vint le frôler. Son dos, sa joue, son oreille le démangeaient.
Puis une voix, des mots. Un tressaillement.


-  Tu le tiens dans le mauvais sens.


Il ferma lentement le livre, gardant pourtant ses mains sur la couverture. Il ne l'avait même pas vu venir. La tête baissée, le regard hésitant, il prenait le temps d'analyser la phrase. Les mots venaient, allaient. Il avait encore déserté la réalité pour se réfugier dans ses pensées absurdes.
Il se reprit, mais ne s'était toutefois pas résolu à se retourner. Pourtant, l'inconnu qui se tenait derrière lui l'intriguait. Cette ardeur dont il émanait rendait le garçon sceptique. Sa voix prit un ton neutre, monotone. Presque touchant.


-  J'lisais pas. Ts.


Je ressentais, je goûtais le livre. Oh, vas-y, viens m'dire que t'as senti cette hésitation dans ma voix. Il se décida à jeter un œil à cet inconnu. D'un geste confiant, il regarda à sa gauche. Faible sursaut. Il ne vit pas clairement son visage, mais le reconnut tout de suite. Ces traits durs, ces yeux sombres, cette peau presque fuligineuse. Le voisin. Pas l'enragé roux, non. L'autre. Celui que Lachrymose épiait en silence. Celui qui avait tout de suite captivé son attention. Par son physique raide, son regard tant enflammé que gelé. Il ne l'avait vu que deux ou trois fois. Il ne lui inspirait même pas confiance. Pourtant, le blond lui avait imaginé tant de chroniques différentes. L'histoire du lui vivant l'intriguait tellement, que le blond se prit souvent à poser ses inventions sur papier. Cet homme était comme ces héros de romans. Protagonistes indépendants aux traits durs, ardents. Étrange fascination.
Il inspira.


-  Je l'ai sûrement déjà lu.


Parfois, il flânait entre les étagères, passant sa main sur le dos des livres. Il fermait les yeux, entrouvrait les lèvres. Il se laissait guider par ses pas. Dès qu'il sentait une secousse, une décharge, il s'arrêtait et prenait le livre désigné par le bout des ses doigts. La plupart du temps, il ne s'agissait que d'un bouquin dont il connaissait l'histoire. Mais il ne trahissait jamais ses choix, et le relisait s'il le fallait.
Une pile de livres était posée sur le rebord de la table. Ils étaient quatre ou cinq. Toutes des légendes que Lachrymose avait déjà effleurées du regard. Parfaitement empilés, les bouquins qui trônaient la table étaient tous protégés d'une couverture de vieux tissus. Les lettres gravées dans la reliure étaient confuses, abîmées par le temps.


-  Ça sent l'brûlé.  


Ou plutôt, ça sentait le brûlé. Il voulait juste le faire parler. Et ses sourcils froncés, son regard agacé, cachaient en fait un certain besoin de communiquer. Il voulait en apprendre plus sur lui à sa manière. Voilà que ça lui semblait trop facile. Une partie - non, une infime partie de lui ne le désirait pas, pourtant. Il voulait continuer à s'imaginer son passé. Finalement, c'était trop complexe. Presque paradoxal. Contraire. Impossible à décrypter.
Il attrapa le livre au-dessus de la pile, puis l'ouvrit à une page quelconque. Il fixa les mots sans chercher à les comprendre. Même l'envie de lire s'était échappée d'entre ses doigts. Non. Impossible ?
Il était dans un mauvais jour. Il n'avait même plus envie de travailler, et ne posa pas les questions habituelles; « Vous cherchez quelque chose ? », « Besoin d'aide ? ». Il se considéra comme étant en pause.
Il se mordit la lèvre de l'intérieur, dans un grognement étouffé. Foutue cicatrice.

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Sens. | Lachrymose.
(Mar 3 Juin - 4:16)
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Tu ne lisais pas. Ben voyons.
Qu'il arrive à lire à l'envers aurait été impressionnant, à dire vrai. Pas impossible. Seulement impressionnant. Il ne lisait pas, et n'était pas spécialement convaincu par ce qu'il disait. Sans doute parce qu'il savait que le masque tombait et qu'il craignait quelque chose. Ce n'était pas bien compliqué à deviner. Les teintes de sa voix éraillée, les sons mal assurés, il le ramenait de loin avec son histoire de sens. Avec sa folie de le déranger en pleine méditation. Il en avait dérangé, des rêveurs. Par dizaines, avec sa faculté à ne jamais rien laisser au hasard. Cette méticulosité humaine. Visiblement perturbé, comme tout un chacun revenu d'entre deux mondes brutalement. Son œil à la fois contrarié et mal avisé. Un regard de gamin. Le même que Jawal.
Un sourcil haussé, un sourire en coin. Vite perdu.
Un souffle pour lui intimer qu'il n'était pas loin, qu'il partirait vite. La sécheresse de son intérieur n'était pas un terrain propice à l'échange et son corps entier était vide de paroles. Stérile comme une terre fanée. Poussière ardente sur le bois robuste, insinuée jusque dans les rainures de ses feuilles usées. C'était drôle, parce que c'était un environnement qui ne lui allait pas. Au voisin. Trop jeune. Trop blanc. Blond. C'était un endroit pour les vieilles poupées de chiffon comme lui, les antiquités fatiguées des yeux posées sur leurs courbes. Le voisin n'avait rien à faire ici. Il était trop peu abîmé. À peine ébréché. Juste là. Sur la lèvre.
Sa jolie lèvre de garçonnet fustigé d'avoir à tolérer une telle insubordination dans son harem. Pauvre de lui.

Il parlait pour meubler un lieu qui débordait déjà de babioles et de trésors. Il parlait pour ne pas avoir à croiser ce regard, son regard, qui lui faisait perdre un latin duquel il se savait étranger. Et puis quoi ? Il ne se débarrasserait pas de lui en faisant semblant de ne pas lui adresser la parole. Il n'oublierait pas sa présence dérangeante, sa force presque trop tranquille, en détournant les yeux comme un enfant contrarié. En cela, il ressemblait à n'importe quel gamin capricieux. N'importe quel gamin de son âge. Il parlait et le fauve ne l'écoutait pas, parce qu'il n'avait aucune raison valable de le faire. Il se contenta de répondre à ses élucubrations comme il s'occupait de la faire boucler à ceux qui l'irritaient en général. En le brûlant.
Un simple doigt sur sa nuque. Largement suffisant une fois la centaine de degrés Celsius dépassées.

- Ça c'est moi.

Le brûlé.
Retire-toi tout de suite.

- Désolé.

Ça vaut mieux.
Il se redressa en prime, pour éviter toute réaction disproportionnée. Un vicieux est capable de tout, qui plus est lorsqu'il est blond, blanc, et déjà mort. Sur son épaule, il y avait un sac à bandoulière, dont il s'empara en faisant le tour de la table. L'y posa, l'ouvrit. Une bouteille d'eau en verre, parce qu'à cette température, le plastique fondait. Et qu'il lui fallait au moins ça pour ne pas se laisser mourir de soif. Le pied écarta la chaise et il s'y assit sans rien toucher avec le haut du corps. Une seule main pour boire, autant que possible lorsque l'eau menace de s'évaporer. La seule chose à faire pour dissiper toute la vapeur et se refroidir, c'était de se baigner. Et il n'en avait ni la possibilité, ni l'envie.

- Mais tu dois déjà le savoir, non ? Comme si je n'avais pas de secret pour toi.

Et maintenant que tu as le livre en face des yeux, te voilà incapable de le prendre entre tes doigts. À vouloir confirmer un rêve sans trouver le courage d'affronter la réalité. S'il se l'autorisait, il aurait ricané. Au moins affiché un rictus moqueur sur ses traits sérieux. Ce qu'il pouvait faire éphèbe, comme ça, un garçon aussi immaculé que lui se serait vendu une fortune sur le marché du trafic d'êtres humains. La bouteille rangée, le revers de la main pour essuyer le coin des lèvres, le front parsemé de bruine. Souffler par les narines l'excédant de vapeur. Bien triste mécanisme.

- J'espère que tu ne t'ennuies pas, ce serait dommage. Que ce soit pour tes lectures ou pour cet intérêt que tu me trouves, peu importe ce dont il relève.

Par contre, je ne couche pas avec les merdeux. Confidence pour confidence. Mais si l'impudeur choque la pudeur tue. Autrement que physiquement.
Il usa de la main puis de l'index pour indiquer le livre qu'il tenait comme fardeau. Une moue contrariée, un sifflement mécontent, un geste pour punir le doigt malhabile qui se ravisa, jugea la table, pointa le livre d'en-dessous. Caché.

- Nasreddin Hodja. C'est un alem, un savant arabe. Entre autres. C'est amusant de voir un ajamiy tenir ça comme on tient un recueil de contes pour enfants. Mais tu sais ce qui est d'autant plus insultant ? C'est de te voir le poser au profit d'autre chose sans l'avoir lu. Puisque tu ne lisais pas.

Un barbare. Littéralement, il voulait dire un barbare. Mais il n'aurait jamais à traduire, parce qu'il n'aurait jamais l'humilité d'avouer son ignorance autrement qu'en grinçant des dents et qu'un homme parle, il ne couine pas. Le coude sur la table et le menton entre les doigts. Il n'y avait guère plus à dire.
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Sens. | Lachrymose.
(Mar 3 Juin - 22:33)
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Vive brûlure. Chaleur descendant jusque dans ses côtes. Sang bouillonnant ruisselant dans ses veines.

Insupportable nervosité. La chaleur. Le voisin commençait légèrement à faire monter la rage en lui. Il se contenta d'afficher un presque imperceptible sourire irrité. Il avait ses limites. Trop maigres, d'après les autres. Trop faciles à atteindre. Et ce regard qui semblait auparavant si terne se raviva d'une flamme sombre. Des excuses ? Conneries. Il se foutait de ces subtilités. Il ne trouvait même pas la force pour cracher ses idioties habituelles. Il était désarmé, éreinté. Son esprit somnolant vaguait entre la réalité et le reste, harassé comme jamais. Sa force physique, elle, s'éternisait dans son intensité. Il fit grincer ses dents.
Il n'aimait pas qu'on le touche. Un frôlement, une caresse, une gifle; ça revenait au même. Sa peau pâle vibrait au moindre contact. Non pas mutilé par la douleur, mais par le sentiment de dégoût qui s'accentuait à chaque toucher. Puis l'homme s'assit. Le rat ne le remarqua qu'après quelques secondes. Il avait décidé de rester ? Quelle audace.


- Mais tu dois déjà le savoir, non ? Comme si je n'avais pas de secret pour toi.


Il expira son incompréhension. Il avait justement trop de secrets. Il valait mieux que ça reste ainsi. Même s'il était empoigné d'un vif intérêt pour l'histoire de son voisin, il préférait qu'on se taise à propos de certaines choses à son sujet. Peut être la peur d'être déçu, de voir ses idées se briser devant ses yeux. Et lui, muet, essayant vainement d'arracher ses souvenirs à leur source. Il est toujours plus facile de rompre que de créer, dit-on. Il préféra se taire, enfouissant son visage dans ses mains. Entre ses doigts, ses paupières cédèrent.

Il émit un ricanement silencieux. Un intérêt, avait-il soufflé. Plutôt une fascination que le blondin n'osera jamais admettre. L'homme était grand et robuste, le rat était blanc et fin. C'était cette différence, ce contraste, qui le captivaient tant. Il en oublia l'absence de son bras. Ce n'était pas ça qui définissait l'homme. Il était énigmatique, comme une pièce impénétrable. Peut être bien une âme souillée, brûlant sous les décombres, irritée.
Il ne s'ennuyait pas. Il était juste dans un étrange moment de répit, de calme. Ces moments étaient rares. Ils duraient généralement peu de temps avant de s'éteindre dans l'animosité du blond. Entre ses doigts, il vit le voisin désigner un livre. Celui d'en-dessous. Celui qu'il n'avait pas lu.


- Nasreddin Hodja. C'est un alem, un savant arabe. Entre autres. C'est amusant de voir un ajamiy tenir ça comme on tient un recueil de contes pour enfants. Mais tu sais ce qui est d'autant plus insultant ? C'est de te voir le poser au profit d'autre chose sans l'avoir lu. Puisque tu ne lisais pas.


Les chaînes se brisèrent. Il releva brusquement la tête, la bouche entrouverte. Sa haine envers les vrais adultes s'intensifia. L'homme s'était juste contenté d'entendre sans réellement écouter.  Du moins, c'est ce qu'il se dit. Il inspira violemment, fronçant légèrement les sourcils. Ses yeux semblaient plus noirs, plus profonds. Il fixait l'homme-chaleur.
Il était sûr de lui. Pourtant, sa voix déraillait.


- C'est vrai, j'lisais pas le livre. Je lisais en lui. Je le ressentais.


Ta gueule, Lachrymose. Il ne comprendra rien. Il est adulte. Retourne-toi; quelques regards se sont posés sur toi. C'est toujours la même chose. Tu prends des risques.  
Les risques ne lui faisaient pas peur. C'étaient les regrets venants après qui l'effrayaient.

- Interprète ça comme tu veux, je m'en fout. C'est toi qui es venu ici, c'est toi qui m'as abordé. C'est toi qui es resté, hein.


Qu'il parte s'il le veut. Le rat n'allait pas le retenir. Après tout, le voisin semblait être quelqu'un d'assez indépendant. Un adulte, tout simplement.


- Je ne sais pas de quoi tu m'as qualifié. J'sais juste que si tu veux partir, tu dégages.


Il ne savait même pas s'il voulait que l'homme s'éclipse.
Alors il se contenta de prendre ledit livre, l'ouvrir. Inspirer la nuée de poussière qui s'en échappait. Feuilleter ses pages jaunies, scruter les mots. Les caresser du bout des doigts. Oublier celui qui se tenait en face de lui. Ne plus penser à rien. Juste au moment présent. Laisser l'impassible rage, l'ardente glace s'emparer de lui. S'enfermer dans une sorte de dôme, inébranlable. Faire ce qu'il savait faire de mieux. Lire.

Il continua toutefois à épier son voisin en silence.
Et il se disait imperturbable.
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Sens. | Lachrymose.
(Mer 4 Juin - 3:52)
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Il la connaissait, cette colère. C'était une vieille amie à lui, un peu trop collante, dont il s'était séparée lorsque la haine était parvenue à mettre ses propres atours en avant. Il les connaissait bien, ces réactions impulsives, adolescentes, les pulsations d'un cœur qui s'emballe pour rien, somme toute, sinon du ridicule que l'on feint d'abattre sans y parvenir totalement. Cette sensation de solitude intense. Non. Infinie.
Oui, voilà.
L'infini de la colère dans lequel on s'embourbe.
On n'oublie rien, même avec le temps. On tolérait. On supportait. Parce que le corps avait sa propre mémoire et qu'elle était indépendante de la volonté. Des termes existaient pour expliquer tout cela, des termes qu'il ne connaissait pas, eux. Il n'avait pas besoin de mots pour ressentir. Il n'avait pas besoin de savoir poser des lettres sur des sensations et des émotions pour les garder en lui l'éternité durant. Il aurait aimé, parfois. On n'est jamais plus vulnérable face à ce qui nous dépasse que lorsqu'on ignore de quoi il s'agit. On appelait cela le noir, le vide, la mort ou l'enfer et l'on vivait mieux. Et quand bien même il aurait apprit ce mot, le mot pour désigner la haine, l'emprisonnement, la solitude, l'incompréhension, tout ce qui allait avec, il n'était même pas certain que cela ait un poids quelconque face à quelque chose d'aussi immense.
Et à trop y penser, il avait mal à un bras qui n'existait pas. Il savait ce que c'était. Il ne le savait que trop bien.

À reconnaître chacune des intonations de sa voix, sa pauvre voix qu'il aurait voulu savoir raisonnable, apaisée. Ce n'était pas humain d'avoir aussi mal, et pour être arrivé aussi jeune ici, il ne pouvait être mort que de chagrin. La gorge sèche d'une lucidité qu'il aurait voulu ne pas avoir, le regard d'acier à moitié fondu rivé sur sa pauvre petite tête baissée, plongé dans un livre qui ne lui apporterait rien de plus qu'un refuge en ruines dans lequel attendre d'être rongé davantage. C'était affreux, d'être conscient de la peine d'autrui. De pouvoir, de savoir compatir. Que de grands mots.

- Et si je veux rester ?

Si je décide de t'emmerder jusqu'au bout ?
Un peu plus et un sourire aurait fendu son visage en deux. Même de son vivant, il n'avait jamais été très jovial. Et puis Jawal est arrivé, et il a juré devant Dieu qu'il ferait son possible pour ne pas rider cette bouille brune, un peu laide à vrai dire. Peut-être que les bouilles blondes un peu laides pouvaient sourire aussi. Qui sait. Il n'en était pas convaincu, pas plus que de ce qui résonnait dans son crâne comme une évidence quasi-inaliénable. Mais lui aussi était en colère contre son père. Le dos bien droit et l'avant-bras posé à plat sur la table. Une montagne.

- Il n'y a rien en lui.

Si peu sérieux. La main réceptionna son visage, paume contre le front, yeux clos. Il se flagellait suffisamment de sa gaucherie et de la barbarie de ses paroles pour se flageller en plus devant lui. La fierté, qu'il dirait.

- Les histoires de Nasreddin, ce ne sont pas des textes. Ce ne sont pas des mots. Ça s'articule, ça se meut, ça s'entend par la voix d'un conteur, il n'y a rien à tirer d'une lecture purement triviale. Toi qui prétends ressentir le livre, tu comprends pourquoi celui-là ne t'apaise en rien ?

Il avait chaud.

- Parce que c'est un livre qui ne se lit pas.

Il y avait tant à dire. L'attrait somme toute médiocre des livres par chez lui, causé par l'habitude d'un conteur ou d'un acteur bien vivant. Le côté dispensable de la chose dans des villages où personne ne sait ni lire ni écrire, le caractère méditerranéen de ses aïeuls ou le geste est parfois plus parlant que l'idiome et où ce sont les sens qui racontent, pas le papier. Lui ne venait pas de ce monde. Trop frileux. Il aboyait à peine. Non, il jappait. Mais de là où Fauve venait, les gens se battaient. Hurlaient. Un ailleurs obscur.

- Tu ne sais pas grand-chose. Moi non plus, pour ainsi dire. Mais ce que je sais et que tu ne sais pas, c'est cacher la colère. Je te lis plus facilement que je lis un livre.

Il aurait aimé se lever et partir, mais c'était exactement ce qu'il faisait avec Jawal et ce que Chamseddine faisait avec lui. Et cela n'avait fait qu'alimenter la haine.
Alors il resta là. Le visage à demi couvert par la main, plus vraiment de salive à dispenser, quelque vestige de nostalgie parasite balayé d'un œil en direction du petit. Un œil paternel.
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Sens. | Lachrymose.
(Sam 21 Juin - 23:29)
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Qu'il reste.

Qu'il reste, parce que finalement, des séquelles subsistaient. Derrière ses traits étirés par un semblant d'agacement, ses sourcils froncés, ses iris chancelants, l'isolement tourmentait peut être un peu le rat.
Les livres ont souvent comblé sa solitude. Lorsque son cœur ne battait pas inutilement, lorsqu'il vivait, il disait avoir des proches. Finalement, ils n'étaient que d'inexpressifs figurants. Des ombres. Ils vomissaient leurs conneries, et lui écoutait sans réagir. Un échange amorphe, terne. Puis ces ombres s'esquivèrent une par une, lassées de son désintérêt du monde.
Avant, il mentait mal.

Il n'y a rien en lui, hein. Il le remarqua assez rapidement. Il se détachait beaucoup trop rapidement des mots, et relire la page une seconde fois n'allait pas aider. Il n'avait peut être pas assez vécu pour comprendre.
Son enfance a été griffonnée dans un pays froid et renfermé. Son peuple était tout aussi glacial. L'hiver trop rude s'étendait sur la moitié de l'année, alors qu'une brise gelée soufflait toujours en été. Peut être était-ce le froid mordant qui avait donné aux habitants cette amertume si traditionnelle ? Au fil des années, les tempêtes prenaient des vies. Sans remords, prétentieusement, la neige recouvrait les corps qui gisaient au sol.


- Les histoires de Nasreddin, ce ne sont pas des textes. Ce ne sont pas des mots. Ça s'articule, ça se meut, ça s'entend par la voix d'un conteur, il n'y a rien à tirer d'une lecture purement triviale. Toi qui prétends ressentir le livre, tu comprends pourquoi celui-là ne t'apaise en rien ?


C'était ça. L'homme-chaleur, lui, avait vécu. Il en avait plus ouï, plus vu, plus ressenti. Le rat n'avait pas eu le temps d'étancher son enfance, qu'on lui reprit la vie. Il n'avait pas marché pieds nus dans les déserts meurtriers du Sud pour connaître la chaleur. Il n'avait pas vu d'autre continent que le sien pour parler de différences. Il n'avait pas entendu son organe vital battre assez longtemps pour pouvoir dire avoir vécu. Lui-même ne savait vraiment si les regrets allaient venir le ronger tôt ou tard. Ou peut être qu'il était finalement satisfait d'avoir quitté cette pitoyable réalité.
Un suicide.


- J'ai pas besoin de la cacher, ma colère. Les conséquences sont pas si importantes. De toute façon, j'suis déjà mort.  


Il n'avait plus vraiment peur de décevoir, de blesser. De trahir. Au contraire; on attendait justement de lui qu'il mente. Et ça l'arrangeait. Dans tous les cas, il avait toute sa mort pour faire s'écouler les remords inutiles.
Il esquissa un sourire en coin qui lui creusa une légère fossette à la commissure des lèvres. Il ferma délicatement le livre, puis le poussa du côté de l'homme. À croire qu'il était plus tendre avec un livre qu'avec un humain.


- T'as qu'à me la conter, ton histoire, papi.


Son voisin n'était pas si vieux que ça, mais Lachrymose avait repris des forces. Il savait qu'au fond, l'homme pensait à lui comme à un gamin insupportable et inutile. Trop puéril.

Il croisa les bras et se pencha légèrement en avant. Pourtant, il savait bien que son voisin n'allait rien dire. Du moins, il le supposait. Il avait l'air bien trop imposant et froid pour exaucer le ridicule désir d'un enfant.
Un enfant presque arrogant, en plus de ça.
Autrefois, sa mère lui lisait des légendes et mythes en tout genre. Sa voix suave portait les mots si légèrement qu'ils semblaient presque inaudibles pour autrui. Jusqu'à ce que l'enfant apprenne à lire, l'harmonieux timbre de la femme l'accompagnait à son sommeil. Il attendait toujours d'avoir entendu la fin avant de tomber dans les bras de Morphée. La seule chose qui le réchauffait lors des tranchantes nuits blanches. Ces nuits où l'on hésitait à fermer les paupières par crainte que l'on ne se réveille sous les décombres de l'habitation, ou même que l'on ne se réveille plus. Le blond, lui, s'endormait presque trop paisiblement. Les mots résonnaient, le berçaient, se mêlaient aux plaintes du vent et aux branches qui battaient les vitres.
Tout a bien changé.


- Ou bien t'en es même pas capable ?


Et il ose m'donner des leçons et me dire c'qu'il faut faire ou pas. Tss, tous pareils, ces putains d'adultes.


Spoiler:
 
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Sens. | Lachrymose.
(Dim 22 Juin - 23:31)
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Emmerdeur emmerdant.
Petit pédant prétentieux.
Un chiard que Chamseddine aurait giflé combien de fois ? Six ? Huit ? Sans doute trop pour s'en souvenir. C'était tant mieux, il n'était pas un enfant à heurter. Trop lisse. Trop blanc. Il avait du mal à frapper Jawal, c'est dire s'il pouvait la main sur pareille créature. Enfin, pas la main. Chamseddine l'avait élevé avec les mains. Une pour la punition, l'autre pour la caresse. L'ordre et le repos. Ezra avait élevé Jawal comme son père l'avait élevé, mais avec une main. Une main aimante. Une main qui attrapait l'arrière de son crâne pour le traîner jusqu'à son torse, l'y enfoncer. Il avait été éduqué par une main qui, quand elle ne tenait pas son fils, tenait une arme. Certains ne l'énervaient pas, ne le connaissaient pas et il les tuait, de loin, sans même avoir de quoi fuir. Besoin de fuir. Il ne savait pas qui ils étaient. Jawal l'énervait, souvent, alors il attrapait le premier livre à sa portée et il frappait une fois, ça suffisait. Il aurait été incapable de le frapper avec sa main, il avait choisi d'user des livres.
Comme quoi il était prédestiné à en perdre une. Les dents qui ne servent à rien finissent par tomber.

C'était une provocation. Une provocation qu'il brûlait d'envie de froisser, de réduire à néant. Il avait laissé tomber son front depuis longtemps, son poing s'affairant autour de lui-même, à serrer son orgueil intangible qu'il savait au creux de sa main. Il y avait tout un monde dans sa main. Tout un monde.
C'était affreusement tentant.
Un claquement de langue réprobateur, les sourcils froncés. Bien sûr qu'il était irrité, ce n'était pas nouveau. Et il laissa son monde respirer pour s'emparer de l'arrête de son nez à deux doigts. Inspirer comme il pouvait. Planter ses yeux dans les siens, perfides, reptiliens. Il avait une tête de fouine.
Le livre s'approcha de lui parce qu'il le voulait. Ses doigts à peine posés sur la couverture l'y traînant, presque à contre cœur. Il n'en avait pas besoin, mais c'était agréable de le sentir là, juste là. Vieux. Comment auraient-ils dit, ces occidentaux ? Archaïque. Tous les deux. Le livre était usé, lui était violent. Le livre avait voyagé et lui avait quarante ans. Deux vieux. Il connaissait les histoires de Nasreddin par cœur.
Mais seulement en arabe.

- Un matin, Tamerlan souhaita examiner les registres fiscaux de la ville proche. Le fonctionnaire responsable de la collecte des impôts fut convoqué et on lui demanda de comparer les revenus avec les registres, mais il fut incapable de satisfaire le souverain qui déclara aussitôt : « Faites-lui manger les registres fiscaux ! »

Non. Pas besoin du livre, sa main effondrée dessus en témoignait largement. Non, il ne traduirait pas. Et non, il ne mimerait rien. Il n'était pas comédien, pas même bon menteur. Lui qui ressentait les livres s'en trouverait bien marri.

- Les chambellans déchirèrent alors les livres en menus morceaux qu'ils présentèrent à l'ex-fonctionnait pour qu'il les mange. Tamerlan donna un autre ordre. « Djeha-Hodja Nasreddin, je te nomme collecteur des impôts. » Et puisque la voix de Tamerlan avait la force de la loi, ainsi fut fait. Silence. Le temps passa. Tamerlan veut alors vérifier les compétences de son nouvel employé, et l'on fait venir Djeha-Hodja Nasreddin qui se présente avec, entre ses mains, une pile de galettes sur lesquelles apparaissent des lignes de comptabilité. « Quelle insolence ! s'écrit Tamerlan, il t'a été demandé de venir avec les registres fiscaux ! » Ce à quoi Djeha-Hodja Nasreddin répondit : « Votre Éminence, ce sont les livres fiscaux. Ne devrais-je pas les manger ? »

T'as trouvé ça fade ? Sans vie ? C'est parce que je suis mort.
C'est fou ce que son accent et son débit pouvaient revenir, avec un peu d'effort. Comme quoi il n'avait rien oublié, le merdeux n'avait qu'à se faire du souci. D'autant plus maintenant qu'il avait un livre en main.
Il veilla à ne pas les blesser. Ni sa jolie joue de porcelaine, ni le livre. Ça faisait un bien fou.

- T'as pas fini de jouer au plus malin ?

Petit con.


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